Un parfum subtil et délicat

 

La campagne est envahie par un brouillard aussi épais que poisseux lugubre, et il fait nuit. On distingue à peine le mur de clôture d’une propriété luxueuse, au portail verrouillé. Dans le parc, deux dobermans veillent au seuil de leur niche, oreilles pointues, œil d’or, et dents de fauves. La villa est silencieuse et sombre. Seule une faible clarté passe au travers des rideaux du salon. Elle vient d’une lampe à éclairage indirect, d’un bleu reposant, qui laisse la pièce dans une pénombre confortable, et aussi l’écran de télévision en couleurs. Dans le scénario compliqué d’une romance à l’américaine, Steward Granger embrasse une blonde inconnue, au son d’une musique sirupeuse, sur un canapé de velours un chat immobile, le dos rond, les pattes soigneusement repliés sur la queue, regarde en face de lui, disposés en arc de cercle devant la télévision, sept fauteuils, du même velours rouge.

Dans le premier, Serge, quarante cinq ans, riche commerçant de la région lilloise. La tête repliée. Une balle dans la nuque.

Dans le second, Emile, son beau-père, soixante dix-neuf ans. La tête repliée, une balle dans la nuque.

Dans le troisième, Cécile, femme de Serge, quarante ans, la tête repliée une balle dans la nuque.

 

 

153

Dans le quatrième, Ernestine, sa mère, soixante quinze ans, la tête repliée, une balle dans la nuque.

Dans le cinquième, Jean-Émile, le fils cadet, treize ans, la tête repliée, une balle dans la nuque.

Dans le sixième fauteuil, personne.

Dans le septième fauteuil, personne

En dehors des cinq cadavres, le salon est calme, aucun désordre, pas de trace de voleur, aucune fenêtre fracturée, pas une porte ouverte. Tous les verrous sont fermés, la maison est vide.

Seuls êtres vivants, le chat, à l’intérieur, silencieux devant ce carnage, et les chiens, dehors, attentifs aux bruits de la nuit. Le film se termine, une speakerine débite des sourires, un journaliste raconte des histoires du monde, politique, guerre, violence, et prix du pétrole… Un dessin animé prend sa place, bref l’écran épuise son programme de divertissements, puis l’émetteur de l’ORTF s’endort pour la nuit, et il ne reste plus sur l’écran qu’un brouillard d’ondes grises, comme au dehors.

 

Lorsque la police judiciaire, dirigée par l’inspecteur Jean Sékekchoz, arrive le lendemain dimanche, les programmes ont repris. Il est onze heures, l’heure de la messe retransmise sur la 2, devant sept fauteuils, et cinq téléspectateurs morts. Image dérisoire de la relativité des choses.

Avec précaution,  et en se servant  de son mouchoir,

 

 

154